La naissance de June

Django, mon premier enfant

J’ai accouché de Django à l’hôpital, après une petite dizaine d’heures de travail vécues en tête-à-tête avec mon compagnon, sans recevoir d’autre aide du corps médical que le « conseil », une heure avant l’arrivée de mon bébé, de profiter du passage de l’anesthésiste pour une autre maman pour recevoir une péridurale (« oui, vous pouvez aller dans la baignoire, mais l’anesthésiste est là, donc si vous voulez une péri, c’est maintenant »). N’étant qu’à quatre centimètres d’ouverture (aaaah la fameuse ouverture…), je n’ai plus osé parier sur mes forces mentales et physiques et j’ai opté avec soulagement pour la péridurale. Je sais aujourd’hui que cette « phase de désespérance » dans laquelle je me trouvais alors précède bien souvent la phase d’expulsion et que c’est précisément à ce moment que les futures mamans ont le plus besoin d’être encouragées et soutenues. À l’époque, mon compagnon et moi étions bien trop peu expérimentés et informés pour le savoir. Dommage, car si je ne veux absolument pas diaboliser la péridurale, avec le recul j’aurais préféré recevoir du soutien de l’équipe médicale pour reprendre confiance en moi, trouver une autre position, recevoir un massage, etc. Au lieu de cela, j’ai dû rester allongée pour la fin du travail et, au bout d’une heure, j’ai supplié la sage-femme pour qu’elle m’examine à nouveau car je sentais mon bébé très bas dans mon bassin. Septique, elle n’a accepté que pour me tranquilliser jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle voyait la tête de Django et qu’elle se précipite pour appeler le gynécologue et m’emmener dans la salle d’accouchement. Je n’ai absolument rien senti de la poussée et de la venue de mon fils au monde. Au passage, plusieurs actes médicaux m’ont été imposés : prise de laxatif, monitoring, injection d’antibiotiques (mon fils étant arrivé avec trois semaines d’avance, je n’avais pas fait le test pour le streptocoque, j’ai donc reçu les antibio par défaut), épisiotomie. Pour ces deux dernières interventions, je n’ai été informée qu’après qu’elles aient été pratiquées… Quant au gynécologue qui m’avait suivie durant ma grossesse et dont la présence me semblait alors si importante, il n’est arrivé que plusieurs minutes après la naissance de Django, tant la fin a été rapide. Comme mon fils allait bien, j’ai pu aussitôt l’accueillir en peau-à-peau. On nous a ensuite laissé trois heures ensemble dans la pièce de travail (les trois plus belles heures de ma vie) avant de nous conduire dans une chambre de la maternité et de m’apporter à manger (cela faisait 24h que je n’avais rien avalé, je me sentais très fébrile). Une sage-femme est passée pour voir comment se passait l’allaitement ; je n’avais pas réussi à mettre Django au sein dans les premières heures qui ont suivi sa naissance (la faute à mon inexpérience, à la péridurale, aux trois semaines d’avance de mon fils…) et, désormais, il dormait. Nous finîmes par lui donner le colostrum à la cuiller ; le début de l’allaitement fut maladroit et stressant pour lui comme pour moi.

 

Une naissance des plus banales, en somme, pour laquelle je m’étais assez peu préparée et documentée, m’en remettant complètement à l’expertise du corps médical. Mais finalement, ces fameux « spécialistes » de l’accouchement se sont révélés très peu présents lors de la naissance de Django : absence d’une sage-femme pour accompagner mon travail et la mise en sein, absence du gynécologue au moment de l’expulsion… j’ai vraiment eu le sentiment de ne pouvoir compter que sur moi, mon compagnon et Django. Paradoxalement, même si je regrette de ne pas avoir pu faire certains choix, c’est cette relative absence du personnel médical qui m’a permis d’aimer profondément ce premier accouchement. Livrée à moi-même, je suis fière d’avoir donné naissance à mon fils avec l’aide de son papa. Dès les semaines qui ont suivi, même si l’idée d’un deuxième enfant était encore bien loin, j’ai commencé à m’intéresser de plus près au processus de la naissance et aux alternatives à un suivi de la grossesse par un gynécologue. Je désirais revivre ce sentiment incroyable de devenir mère en m’appropriant le plus possible le chemin vers la naissance, tout en bénéficiant d’une personne expérimentée, disponible et bienveillante pour nous accompagner, mon futur bébé, mon compagnon et moi. Je compris toute l’importance du travail de sage-femme. L’année dernière, mon amie Lexane donna naissance à son premier enfant à la maison assistée de deux sage-femmes ; son choix me donna le courage de préparer à mon tour ce projet qui me semblait alors un peu fou et qui trottait pourtant depuis quelques mois secrètement dans un coin de mon cœur : donner naissance à mon deuxième enfant à domicile.

June

June m’a prise au dépourvu en s’invitant très rapidement au creux de mon ventre. J’ai alors cherché conseil auprès d’Anaïs, du blog Bruxelles-les-Oies, qui, bien que je ne l’ai encore jamais rencontrée, est une véritable source d’inspiration pour moi en matière de maternage doux à Bruxelles. C’est ainsi que je suis arrivée chez Zwanger in Brussel. Dès le premier rendez-vous, j’ai le sentiment que mon histoire et mes attentes sont entendues. Je me sens bien dans ce cabinet. C’est donc avec les quatre sage-femmes de Zwanger in Brussel que je préparerai mon projet d’accouchement assisté à domicile.

Le 5 juin, l’aube pointe timidement le bout de son nez après une nuit d’orage lorsque je ressens les premières contractions. Elles sont fortes, mais très espacées et je crains à nouveau un « faux travail » comme j’en ai déjà vécu plusieurs la semaine précédente. Je ne réveille donc personne et j’essaye de me reposer un maximum entre deux contractions en pratiquant des techniques de projection et de respiration apprises en hypnothérapie. Vers sept heures, mon fils nous rejoint dans notre lit comme à son habitude. Dès que Django quitte mes bras pour se lancer dans de longues conversations alambiquées, je demande à mon compagnon de sortir de la chambre avec lui pour me laisser dans ma bulle. Je cherche des mouvements répétitifs à effectuer debout, pour faciliter le travail : j’ai alors l’idée de « nettoyer » la douche de la salle-de-bain qui jouxte ma chambre ; bien évidemment, je ne nettoie pas vraiment, mais la répétition d’un mouvement vertical m’aide à me concentrer et l’eau chaude apaise considérablement les contractions. Vers neuf heures, tout s’arrête. Je vais prendre mon petit déjeuner en pestant et retourne me coucher, boudeuse, espérant rattraper quelques heures de sommeil. Une heure et demie plus tard, les contractions sont à nouveau là, plus fortes, plus rapprochées. Puisque je tourne en rond dans ma chambre, je propose à Django et son papa d’aller au parc qui se trouve à cent mètres de la maison. Nous prenons une balle et improvisons un « foot », pendant que mon homme chronomètre mes contractions sur son téléphone. Celles-ci durent plus d’une minute et ne m’en laissent que trois ou quatre de répit. « J’appelle la sage-femme ? » me demande-t-il. « Attends encore un peu », lui dis-je, « j’ai peur que tout s’arrête à nouveau ». En réalité, je suis tellement tournée vers l’intérieur de moi-même, tellement concentrée sur mon travail, que je ne me rends pas compte de l’intensité et de la rapidité de celui-ci. Prise d’une certaine euphorie, je joue avec mon fils, prenant appui contre un arbre dont j’admire l’écorce le temps de laisser passer la contraction. J’ai perdu toute notion du temps. Lorsque je me révèle incapable de frapper dans la balle, je comprends l’urgence de rentrer à la maison. Mon homme appelle alors la sage-femme et Charlotte, la future marraine de June, qui viendra s’occuper de Django. Laure, la sage-femme de garde ce week-end là, assiste un autre accouchement à l’hôpital ; c’est Elke qui nous rejoindra. Mon fils, sentant que les choses s’accélèrent autour de lui sans bien en comprendre le sens, est brièvement pris de panique et réclame de rester avec moi alors que j’ai besoin de m’isoler dans la chambre. Je le prends dans mes bras et le rassure un moment ; lorsque Charlotte arrive, il est ravi d’aller jouer avec elle dans le salon. Il est midi lorsque Elke entre dans la chambre. Elle me pose quelques questions entre deux contractions, observe comment j’accueille celles-ci, écoute le cœur du bébé et me demande si je veux connaître l’ouverture de mon col. Elle est aussi étonnée que moi que j’en sois déjà à huit centimètres. « Là, je touche la tête de ta fille, est-ce que tu peux le sentir ? » me demande-t-elle. Elke appelle Marloes, la seconde sage-femme qui doit nous assister pour l’expulsion, mais qui n’arrivera finalement pas à temps. J’avais depuis longtemps dans l’idée de prendre un bain à la fin de mon accouchement mais il fait trop chaud, je décide de retourner sous la douche. Elke me demande si j’ai une idée de l’endroit où je souhaite accoucher ; j’ai l’impression que je pourrai le faire debout, en appui sur la coiffeuse qui accueille mes contractions depuis une petite heure, mais très vite, je me retrouve semi-assise dans la douche, assaillie de contractions très puissantes. Mon compagnon s’affaire pour faire chauffer des serviettes sur le radiateur. De temps à autre, je sens sa main qui se pose sur mon épaule pour m’encourager. Je muse depuis le début des contractions pour m’aider à me concentrer ; mes sons rauques deviennent des cris, qui s’interrompent presque aussitôt lorsque j’ai le souffle coupé par l’envie de pousser. « J’ai mal, très mal », je répète quelques fois. Elke m’encourage, me disant plusieurs fois que je me débrouille très bien, que c’est bientôt fini. Elle écoute encore une fois le cœur du bébé, me rappelle comment respirer entre deux contractions, me demande de ne pas pousser immédiatement très fort lorsque je commence à en ressentir le besoin, de laisser mon bébé descendre encore un peu. Elle me propose de sortir de la douche pour m’installer sur le lit où elle a déjà disposé des alaises. Je m’installe à quatre pattes ; mon homme est face à moi, Elke derrière. Je pousse une première fois, la poche des eaux se rompt et je sens la tête de June s’apprêter à passer. J’ai le sentiment qu’elle ne sortira jamais. Elke m’encourage, elle me dit que je fais tout le travail toute seule et que c’est parfait, que ma fille sera bientôt là. À la contraction suivante, la tête de June sort et je pose spontanément ma main sur son crâne. Je ne la vois pas évidemment, mais je la sens déjà sous ma main et c’est un moment incroyablement émouvant et apaisant pour moi ; j’ai l’impression qu’il dure des heures. Une poussée plus tard, Elke dégage l’épaule de June et tout son corps suit. Je me suis redressée sur les genoux et je l’accueille dans mes bras. Il est 13h, June est née et le soleil point derrière les rideaux de la chambre. J’observe ma fille un instant avant de la prendre contre moi et de m’allonger dans le lit. Son papa arbore un immense sourire et essuie doucement sa tête avec un lange en mousseline. Le reste de son corps est très propre, puisque la poche s’est rompue tard, et encore légèrement recouvert de vernix. L’odeur de June est enivrante. Je n’en reviens tout simplement pas d’avoir réceptionné moi-même mon bébé de mon ventre. Nous attendons tranquillement la sortie du placenta ; mon homme coupe le cordon une fois qu’il a cessé de battre et June, très éveillée, se met d’elle-même en quête de mon sein. Ayant visionné des vidéos de « breast crawl » durant ma grossesse, je la laisse faire : c’est très impressionnant de voir la force qu’elle parvient à déployer alors qu’elle n’a que quelques minutes de vie, sa tête qui se soulève, ses pieds qui prennent appui contre mon ventre pour avancer. Elle trouve un mamelon et se met à téter avidement. Charlotte et Django nous rejoignent : mon fils est très ému (Charlotte me dira plus tard combien il était fébrile quand Nicolas est venu leur annoncer que June était née). Nous sommes tous les quatre dans notre grand lit. Tout est si serein, je plane complètement. Je n’aurais pas pu rêver plus bel accouchement pour devenir mère une deuxième fois. Il m’est difficile de trouver les mots pour expliquer à quel point cette naissance était intense et belle. Ce n’est sans doute pas tous les jours qu’on entend une femme dire combien elle a aimé accoucher. Je suis tellement reconnaissante à la vie, à mon corps, à mon bébé, à mon compagnon et à ma sage-femme de m’avoir offert ce sentiment de puissance, de plénitude.

Deux accouchements diamétralement différents. J’ai beaucoup moins souffert et je me suis sentie bien moins seule pour le deuxième, pourtant sans péridurale et dans l’intimité de notre chez-nous.

Il y a tant de manières de devenir mère : accouchement médicalisé ou non, par voie basse ou par césarienne, à l’hôpital, en plateau technique ou à la maison, adoption… Les histoires ne se ressemblent pas, les besoins des familles non plus. Je souhaite à toutes les femmes d’avoir la chance de trouver la voie qui leur correspond le mieux et qui leur permettra d’éprouver cette puissance enivrante d’accueillir la vie qui donne une telle confiance en soi pour notre nouveau rôle de maman.